Si vous n’arrivez plus à penser parce que vous vous dites que la “vérité n’existe pas”

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Question métaphysique récurrente: la notion de vérité et l’idée que l’on s’en fait peut totalement scléroser la pensée.

Vérité

Si la “vérité” dépend du point de vue de chacun il n’y aurait alors ni bien ni mal et comment alors se construire, faire des choix si rien n’a de sens ?

Je viens de trouver dans le livre de Frédéric Lenoir La guérison du monde un passage qui m’a convaincu au sujet de la vérité  :

“[L’existence des trois religions monothéistes révélant chacune sa vérité a procédé à] un choc des vérités ultimes qui a eu historiquement pour effet de discréditer l’idée-même de “Vérité Révélée” au seind e l’occident moderne. […] Ce qui domine aujourd’hui dans la modernité c’est donc une certaine conception relativiste de la vérité. “Qu’est-ce que la vérité?” : cette interrogation fait évidemment écho à un célèbre passage des Évangiles. Interrogé par Pilate, Jésus affirme : “Je ne suis né et je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité.” Ce à quoi Pilate fait cette réponse “Qu’est-ce que la vérité ?”

André Comte-Sponville commente ainsi ce dialogue : “Que la question ait été posée par le chef d’une armée d’occupation – juste avant qu’il ne se lave les mains pendant qu’on crucifie un innocent – devrait nous inciter à davantage de vigilance. S’il n’y a pas de vérité ou si on ne peut pas du tout la connaître, quelle différence entre un coupable et un innocent, entre un procès et une mascarade, entre un juste et un escroc ? Le philosophe souligne à juste titre qu’il ne conviendrait pas de jeter le bébé avec l’eau du bain : ce n’est pas parce que l’horizon ultime de la vérité nous échappe qu’il faut renoncer à discerner le vrai du faux.”

Vous pouvez occulter les références religieuses qui ne servent là que d’appui à la pensée finale “ce n’est pas parce que l’horizon ultime de la vérité nous échappe qu’il faut renoncer à discerner le vrai du faux.”

Ce passage du livre de Frédéric Lenoir m’a apaisé. Il a apporté une réponse à une question à laquelle j’avais tellement réfléchi que je ne savais plus quoi en penser.

Ma tête était un véritable marasme : comment moi journaliste pouvais-je informer mes lecteurs si la vérité n’existe pas ? A quoi cela servirait d’écrire, de relayer des propos en espérant œuvrer pour de bonnes choses si rien n’a de sens ?

La leçon à retenir, et mon point de vue, est que tout peut-être effectivement relatif. Dans certains cas un bien devenir un mal ou l’inverse ce qui contribue à rendre “l’horizon ultime de la vérité” flou mais il ne faut pas en abandonner pour autant toute idée de se faire une opinion.
A nous d’expérimenter, de chercher, de prendre le temps pour se faire un avis. A nous aussi d’accepter que nous puissions nous tromper mais de ne pas pour autant, par peur, renoncer à chercher cette vérité.

Dans son Gai Savoir, Nietzsche apporte une nuance importante à ce propos :

”  Nous ne trouvons plus de plaisir à cette chose de mauvais goût, la volonté de la vérité, de la “vérité à tout prix”, cette folie de jeune homme dans l’amour de la vérité : nous avons trop d’expérience pour cela, nous sommes trop sérieux, trop gais, trop éprouvés par le feu, trop profonds… Nous ne croyons plus que la vérité demeure la vérité si on lui enlève son voile; nous avons assez vécu pour écrire cela. C’est aujourd’hui pour nous affaire de convenance de ne pas vouloir voir tout nu, de ne pas assister à toutes choses, de ne pas vouloir tout comprendre et “savoir”.

“Est-il vrai que le bon Dieu est présent partout? demanda une petite fille à sa mère, moi je trouve cela inconvenant.”Un mot de philosophe ! On devrait honorer davantage la pudeur que met la nature à se cacher derrière des énigmes et des incertitudes bariolées.”

Nous pouvons donc avoir nos idées, nos certitudes, nos vérités tout en n’oubliant jamais qu’ils restent modifiables à tout instant. Cela n’enlève pas pour autant leur force. Notre intelligence a besoin de certitudes pour avancer mais est intelligente au point de comprendre qu’elle ne doit jamais rester figée.
Cette idée de ne pas rester figé, cette façon de s’adapter ne doit pas pour autant nous faire tout accepter, nous faire tout relativiser.
Les mystères opaques de la nature, de la physique, de nos existences ne doivent pas, ni nous frustrer en cherchant à les élucider à tout prix, ni nous figer de peur face à leur étonnante complexité.

Notre époque est certainement marquée du sceau du relativisme et du doute. Avant les religions nous disaient quoi penser, aujourd’hui nous nous en sommes émancipés mais demeurons perdus. Certains que ça arrangent aimeraient prendre le relais de ces religions. La science, les médias, certains gourous spirituels parfois deviennent vos nouveaux dogmes; cherchant à vous influencer dans leur intérêt (argent, gloire, pouvoir).

Je vous le dit donc haut et fort : le relativisme le plus absolu qui consisterait à croire qu’il n’y a pas de vérité est plus anxiogène et sclérosant qu’autre chose. Il nous pousse à ne plus penser, à tout accepter et surtout à ne plus agir puisque rien n’a plus de sens. Comme nous ne pouvons vivre en permanence dans cet état d’incertitude et de doute, penser qu’il n’existe pas de vérité c’est laisser à d’autres le soin de penser et de juger à votre place.

“…le relativisme le plus absolu qui consisterait à croire qu’il n’y a pas de vérité est plus anxiogène et sclérosant qu’autre chose. Il nous pousse à ne plus penser, à tout accepter et surtout à ne plus agir puisque rien n’a plus de sens. […] penser qu’il n’existe pas de vérité c’est laisser à d’autres le soin de penser et de juger à votre place.  “

Vérité

 

Cette chose invisible qu’est notre conscience et qui semble n’intéresser personne est en fait capitale et au cœur de presque toutes les batailles. Rallier quelqu’un à sa pensée et le pousser à agir en ce sens c’est avoir tout gagné, surtout quand cela se joue à grande échelle.

Penser que ce que vous ressentez au fond de vous s’approche de la vérité pourrait donc bien devenir un réel acte militant en ces temps où nos cerveaux sont harcelés et attaqués en permanence. Nos pensées, nos âmes ont bien plus de valeur qu’on ne l’imagine et il nous appartient de ne pas les laisser aux mains d’inconnus.

 

J’espère que ce chemin de pensée intime qui est le mien en aidera certains car je crois qu’il s’agit là d’une question essentielle.

 

 

Journaliste indépendante et animatrice à Radio France, je vous informe sans concession !

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Comments (6)

  1. Merci pour ce beau et intime partage, en esprit et en cœur.
    Du doute, profondément humain, vécu en sincérité, émerge en effet non pas la vérité, mais l’évidence et la nécessité de son existence, et de notre voyage à sa rencontre si nous le désirons.
    Je te rejoins dans cette confiance, qui réchauffe et libère l’âme, ainsi que dans l’espoir sans prétention de communiquer cette étincelle de sagesse partout où elle peut aider, dans le quotidien, là « où les autos rouillent et les corps vieillissent, où les informations sont parfois horribles et la vie si profondément triste » (Marianne Williamson – La grâce et l’enchantement).

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    Fabien - 20 décembre 2015
    1. Et merci à toi pour tes commentaires qui, comme tu le constates, me font réfléchir !

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      Ca Se Saurait - 21 décembre 2015
  2. Le relativisme qui pose problème ici me paraît découler d’un abandon des croyances en un « arrière-monde » tel qu’il était décrit par les religions mais aussi comme monde des « Idées pures » par Platon, et plus tard par les philosophes de la transcendance comme Emmanuel Kant. Ne plus croire en l’existence d’un arrière-monde, ou plutôt ne plus croire en la nécessité d’y accéder par un acte de foi ou une expérience mystique, revient à s’abandonner à l’immanence : le monde dans lequel je vis est la seule réalité, ou du moins la seule prise que j’ai sur la réalité, quelle qu’elle soit. On cite souvent Spinoza (c’est tendance) à l’appui de cette attitude philosophique, et souvent aussi Épicure.
    Le premier « remède » d’Épicure est cette maxime : « Les dieux ne s’occupent pas des humains ». Intéressant ! Il ne dit pas que l’arrière-monde n’existe pas, il dit seulement que si une réalité ultime existe elle ne constitue pas une volonté qui dirigerait à notre insu nos existences. On peut donc croire en un dieu (ou au Père Noël) tout en sachant que cette entité n’a pas le pouvoir (ni la volonté) de faire que 2 plus 2 égale 5… Nos existences sont donc régies par des lois que la science (et la réflexion philosophique) peuvent élucider progressivement dans une démarche critique. Tout scientifique digne de ce nom serait intéressé par la découverte d’une théorie nouvelle qui rendrait « fausses » la théorie de la Relativité et la Mécanique quantique. La science ne dit la vérité qu’à un certain degré de sa compréhension, et donc de son interprétation…
    Un médecin expérimenté peut accumuler des milliers d’anecdotes de son expérience clinique sans pour autant prétendre que cette somme d’anecdotes peut remplacer une étude randomisée contrôlée – dans laquelle figurent des sujets « témoins » qui n’ont pas été recrutés parmi ceux qui le consultent. Donc il y a plusieurs manières d’affiner notre compréhension de la réalité, les unes étant préférables aux autres en fonction du contexte.
    Épicure avait compris cela quand il a posé la sensation comme porte d’accès direct au réel. Les sensations (primaires) ne nous trompent pas, c’est seulement notre interprétation de ces sensations qui peut être trompeuse – par exemple leur traduction dans le champ des émotions.
    Je cite Sophie Van Der Meeren (2003). Lettres d’Epicure. Éd. Bréal :
    « Que la sensation soit la base de la connaissance, suppose, en outre, qu’elle soit toujours vraie en elle-même. Pour Épicure, les sens ne nous trompent pas ; ils nous livrent toujours l’objet tel qu’il est, la source de l’erreur étant le jugement que nous portons sur la sensation. En effet, une sensation n’existe pas seule, mais dans sa réinterprétation par la raison, qui statue sur elle : si je me trompe, c’est parce que mon jugement a commis une erreur d’appréciation. Le partage ne se fait donc pas entre sensation et vérité, mais entre deux types de jugements sur la sensation. »

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    Bernard Bel - 20 décembre 2015
    1. Très intéressant Bernard, merci, vraiment 🙂

      Je vais ajouter comme je le disais à Céline une citation de Nietzsche dans “Le gai savoir” qui complète bien le développement de l’idée telle qu’énoncé dans l’article.

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      Ca Se Saurait - 20 décembre 2015
  3. Cet article me fait beaucoup réfléchir, même si la “vérité” n’est pas ma préoccupation du moment, il m’a touché. La phrase suivante : “A nous aussi d’accepter que nous puissions nous tromper mais de ne pas pour autant, par peur, renoncer à chercher cette vérité.” a tout particulièrement résonné en moi. Moi aussi j’élève la conscience comme grande justicière de la vérité. C’est elle, avant tout, que j’écoute lorsque je doute et qu’on me dit : “tu sais, il existe toujours plusieurs vérités…”

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    Céline - 20 décembre 2015
    1. Oui c’est très complexe que tout ça et d’ailleurs en lisant l’excellent “Gai savoir” de Nietzsche tout à l’heure j’ai déniché une phrase sur la vérité qui a achevé de compléter la pensée que je développe dans cet article (je vais donc ajouter cette citation^^).
      J’en suis aujourd’hui à un point de mon cheminement où j’ai réussi à distinguer les différents types d’aspects que peuvent revêtir différentes vérités dans différents domaines et je trouve que c’est nécessaire pour avancer. Comme toi, après un grand moment de doute et de passage à vide ça m’a parlé.

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      Ca Se Saurait - 20 décembre 2015