Avant le choc, que faisions nous de cette liberté d’expression que nous portons aujourd’hui en étendard ?

Comme ceux qui me lisent régulièrement le savent, je suis journaliste.
Une journaliste qui parce qu’elle a toujours refusé de faire des concessions sur sa liberté d’expression a du mal à trouver sa place dans notre système médiatique actuel.

Autocensure par Large

Alors les événements qui se déroulent depuis 3 jours sont l’occasion de se poser des questions sur le rôle de nos médias et la place qu’ils donnent à la liberté.

Mes propos ne vont peut-être pas plaire mais qu’importe.

Je lutte depuis des années pour une TOTALE liberté d’expression des journalistes et tout le monde me rit au nez, me traite de parano. Trouve que “j’exagère”.

Certes ces deux ou trois terroristes sont des individus isolés qui agissent au nom de leur seule folie. Mais si les médias étaient plus impertinents au quotidien, si les journalistes n’étaient pas devenus ces gens peureux et fermés d’esprit qui nous servent les trois quart du temps de la soupe bien-pensante alors peut-être que des travailleurs comme ceux de Charlie Hebdo n’auraient pas autant été en danger, n’auraient pas autant été montrés du doigt.

Ils n’auraient pas pu tous nous tuer si l’on avait été plus nombreux à être aussi libres dans l’exercice de notre métier.

Si TOUS les journalistes cessaient de s’auto-censurer par peur de ce que l’on va penser d’eux, si TOUS les journalistes se sentaient totalement libre de dire ce qu’ils veulent sans crainte de représailles politiques, économiques ou hiérarchiques alors oui nous serions tous des Charlie. Pour de vrai, au quotidien.

Une indifférence du monde des médias dont parle d’ailleurs si bien Jeannette Bougrab, l’ancienne secrétaire d’Etat et compagne de Charb :

http://lci.tf1.fr/france/societe/colere-de-jeannette-bougrab-la-compagne-de-charb-on-aurait-pu-8544426.html

Alors oui ce n’est pas directement de notre faute, ce n’est pas notre pleutrerie quotidienne qui a poussé ces détraqués à agir ainsi mais il est l’heure de se poser des questions. Il est l’heure de se demander si la défense de valeurs profondes n’est pas aujourd’hui devenue une exception. Si ces hommes de Charlie Hebdo n’étaient pas devenus des exceptions.

Nous ne savons pas où ce “11 septembre de la presse” va mener la société française. Si les gens vont réagir ou au contraire se replier. Moi j’ai juste peur que comme d’habitude nous oubliions trop vite, que nous revenions à notre routine, à nos habituels défauts, à notre habituelle fadeur.

Quotidiennement je discute avec des collègues et très rares sont ceux à trouver que les médias vont mal. Et les rares qui pensent comme moi sont souvent pointés du doigt par la profession. Cette profession qui préfère mettre en avant une objectivité qui n’est qu’une vaste fumisterie plutôt que d’affronter ses démons que sont la peur, la collusion politique, la fermeture d’esprit et la course au scoop.
Pour la plupart des journalistes “tout va bien dans le monde de l’information”. Sauf pour quelques “moutons noirs” qui hurlent sur la place publique que le journalisme vit une dérive dangereuse ces dernières années. Une dérive qui se justifie très souvent par “ce que le public veut voir”.

Une dérive qui pointe du doigt le journaliste tellement curieux et ouvert d’esprit qu’il  ne pose aucune limite aux sujets qu’il ose aborder.

Une dérive qui muselle les journalistes au quotidien. Journalistes le plus souvent rivés sur leur fil de dépêches AFP et Twitter, qui ne font plus de réelle investigation ou si peu et qui, quand c’est le cas, le font par le prisme du sensationnalisme et avec un manque de moyens financiers criant.

Une dérive qui emmenait encore mardi soir, veille de la tuerie, nos médias principaux à faire leurs UNES, leurs UNES et leurs ouvertures de journaux sur la GALETTE des Rois et le fait que 9 français sur 10 allaient en consommer !!
Des chaînes d’infos en direct avaient même des “envoyés spéciaux” en direct de boulangeries, envoyés spéciaux qui n’avaient forcément rien à dire.

NOUS EN SOMMES ARRIVES LA. EN 2015.

” La veille de la tuerie : des UNES et ouvertures de journaux sur la GALETTE des Rois […] voilà comment les principaux médias français utilisaient la liberté d’expression qu’ils nous portent aujourd’hui en étendard.”

Des UNES et ouvertures de journaux sur la GALETTE des Rois. La veille de la tuerie à Charlie Hebdo, voilà comment les principaux médias français utilisaient la liberté d’expression qu’ils portent aujourd’hui en étendard.

Alors oui la liberté d’expression c’est aussi la liberté de dire des choses totalement superficielle mais les médias ont un rôle moral, un devoir d’informer et il ne me semble pas que parler à outrance de l’affaire Nabilla ou faire de la galette des rois l’information numéro une du jour soit notre rôle.

Nous avons perdu tout sens de notre métier et les journalistes sont aujourd’hui bien déprimés. Déprimés de ne pas pouvoir faire brûler la flamme qu’ils ont en eux afin d’informer les gens sur des sujets importants. Alors j’espère, je souhaite du plus profond de mon cœur, que ce dramatique événement ait au moins servi à réveiller la profession.

Je souhaite que dès aujourd’hui, les journalistes, rédacteurs en chef, directeurs de publications et tous les gens de médias deviennent des Charlie.
Pas juste un jour comme ça porté par l’émotion nationale et les bons sentiments mais profondément tous les jours au fond de leur cœur et en leur âme et conscience.

Refusons de faire trop de concessions au sensationnalisme.

Refusons de vivre en milieu fermé sans s’intéresser au monde qui nous entoure.

Refusons de devoir toujours étouffer notre petite voix intérieure quand un rédacteur en chef nous ordonne une chose qui nous révolte au plus profond de nous.

Refusons d’avoir peur de traiter certains sujets ou de devoir affadir, “limiter” nos propos de peur du regard extérieur.

Rebellons-nous quand on cherche à nous imposer de parler de la galette des rois en une.

Battons-nous au quotidien comme le faisait et le fait encore Charlie.

Et tout cela va bien au-delà des journalistes et de la presse.

Porter des valeurs c’est tous les jours, dans la rue, auprès de vos proches, en tentant de devenir chaque jour une personne meilleure et pas uniquement quand la nation a un sursaut de conscience. Car c’est précisément cette hypocrisie que dénonçaient les dessinateurs et journalistes de Charlie.
Toutes ces valeurs et surtout la liberté sans concession c’est ce qu’incarnait Charlie Hebdo et c’est pour ça que je me sens profondément proche d’eux en ce jour.

Mon combat, déjà présent bien avant cette tuerie, n’en sera désormais que renforcé.

Charb Charlie Hebdo

 

Journaliste indépendante et animatrice à Radio France, je vous informe sans concession !

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Commentaires (21)

  1. complètement d’accord! Malheureusement, 3 mois après, tout est revenu à la “normale”. Les infos me font souvent plus rire ou m’irritent par leur manque d’intérêt et de professionnalisme qu’elles ne m’informent vraiment comme cela devrait être leur rôle.
    Il est vrai que les gens sont souvent des moutons qui avalent ce qui leur est servi au 13 h sans chercher à savoir ou à réfléchir mais d’irréductibles penseurs prennent les armes (leur plume) pour réveiller toute cette populasse bien pensante et souvent gerbante.
    Continue ton travail de fond, nous sommes nombreux à adorer te lire! Merci d’éveiller nos consciences!

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    Monica - 4 avril 2015
    1. Salut Monica 🙂
      Merci beaucoup pour ce gentil mot, heureusement qu’il y a pleins de professionnels qui encore plus désormais veillent à ce que le journalisme ait un vrai rôle et en se cantonne pas à être un amuseur…

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      Ca Se Saurait - 4 avril 2015
  2. Merci pour ton point de vue qui est partagée en effet 🙂 Et ce que tu soulignes bien, les médias montrent ce qu’on veut voir et non ce qui devrait être dit. Ça me fait rire jaune en pensant que les médias font du blogging et les blogs de média presque… Enfin bon, c’est comme ça, continuons notre combat et notre marche quotidienne.

    1. Oui, l’information n’est pas toujours où l’on croit mais ce qui m’embêtes justement c’est que ceux dont cela devraient être le métier d’essayer de débusquer la vérité ou les choses qui dérangent ne le font plus…ça ne devrait pas à être aux blogueurs de le faire.

      1. Bonjour Sabrina pour nous simples citoyens le constat que tu fais de notre information ,est d’autant plus amer, que nous vivons une réalité bien différente que celle décrite par les médias.
        Une réalité bien inquiétante .
        J’ai bien peur que tous ces gens(les médias,les politiques)vivent entre eux dans leur petit monde coupés du pays.
        J’espère que le choc que nous avons éprouvés sera salutaire.Je suis plutôt optimiste car depuis quelque temps j.entends plus de gens parler vrai.
        Mémé le pape .bon d’accord ça avait rien à voir mais quand mémé c.est dans l’air!

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        cfiorilloChristine - 22 janvier 2015
        1. Oui et parfois c’est le contraire, parfois les médias inquiètent là où il n’y a pas lieu alors c’est très complexe comme sujet, limite philosophique, sur la représentation de la réalité tout ça.
          Oui je trouve aussi que certaines personnalités se lâchent récemment, dans les émissions de radio/télé cela se ressent et quel bonheur !

  3. Merci pour ton article!

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    mioumi - 10 janvier 2015
    1. 🙂
      Merci à toi de l’avoir lu.

  4. Tout à fait d’accord

    Moi non plus je ne suis plus aucun média.
    Sauf depuis mercredi. Il y a 2 jours à la fin du JT je pleurais… 🙁

    Il vaut mieux être un mouton noir qu’un mouton de Panurge !!

    Marguerite Yourcenar a dit “c’est avoir tort que d’avoir raison trop tôt”.

    J’en fais moi-même l’expérience pour tout ce qui touche le quotidien, il y a plus de 20 ans, suite à une pneumonie alors que je suis asthmatique, j’ai dit stop au tabac chez moi, qu’est-ce que je n’avais pas fait là ! Et quand j’ai commencé à m’intéresser de près à l’écologie, “au bio”, à l’alimentation avec l’aspartame, l’huile de palme et Cie, sans parler des vaccins, médicaments toxiques. Ma dernière “lubie” comme doivent le penser certains, et c’est leur problème : ce sont les produits laitiers de vache, je passe toujours pour une illuminée, mais voilà j’avais/j’ai raison, comme tous ces journalistes muselés.
    Alors quand il s’agit de politique ou sujets très importants, (bien que les miens le soient aussi), j’imagine les journalistes qui rongent leur frein…
    Le pire sont ceux à la botte du gouvernement qui lui est à la botte des lobbies en tous genres…

    Et Charlie Hebdo est là pour dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas !

    Toutes mes pensées vont aux familles des victimes.

    JE SUIS CHARLIE

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    Bambou - 10 janvier 2015
  5. Merci pour cet article tellement juste !

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    Chantal - 9 janvier 2015
    1. Merci Chantal 🙂

  6. Bravo pour ton article et pour ta démarche! ça laisse à réfléchir…

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    Emma Scara - 9 janvier 2015
  7. Merci !

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    bzh - 9 janvier 2015
  8. Merci beaucoup pour cet article Sabrina ! Je rejoins les précédents commentaires, je me renseigne de manière alternative depuis quelques années maintenant et j’ai pu enfin ouvrir les yeux sur le monde qui m’entoure. Tout cela grâce à des gens passionnés qui osent et qui n’ont pas peur de dire les choses.

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    nouillemie - 9 janvier 2015
    1. Merci car c’est aussi le rôle des citoyens de soutenir les journalistes. Hier des proches me disait se sentir totalement impuissants, ils me disaient “-Toi tu es au cœur de tout cela, tu peux agir mais nous que pouvons-nous faire, nous nous sentons totalement impuissants ?”, je leur ai dit non, au contraire vous pouvez refuser au quotidien que les médias vous servent une soupe sans goût sous couvert d’objectivité et de “neutralité”, vous pouvez aller chercher des médias tels qu’ils vous conviennent car sans vous les lecteurs, auditeurs, téléspectateurs nous ne sommes rien.

      Donc la liberté d’expression et sa mise en application concrète est l’affaire de tous.

  9. Je suis à 100% d’accord avec toi…Je ne regarde plus la TV depuis un moment maintenant (je sélectionne ce que je regarde via le replay et surtout ce que je télécharge) notamment parce que je ne supporte pas toute cette Pub d’une part et aussi parce que je trouve notre société aseptisée, notamment au niveau de l’information télévisuelle…Alors oui il y a sur cette Terre des journalistes engagés qui se battent pour leurs idéaux et nous transmettre de vraies infos, mais en terme d’audiovisuel je trouve effectivement tout ceci bien trop lisse, et peu pertinent…

    Bravo pour cet article…

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    sweetdood - 9 janvier 2015
    1. Merci <3
      Cela me tient à cœur, réellement et pas depuis cette histoire…

  10. Cette exécution devrait nous réveiller il est essentiel de faire comprendre aux jeunes et aux autres à décrypter un journal télévisé, à comprendre l’objectif d’audience et non d’information et si seul la personne à l’accueil avait été tuée. …. Les soldes auraient elles fait la une ?
    ce soir des tas de Charlie qu’il faut donner à l’opinion et laisser les les politiques à leur façade d’unité

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    Bernieshoot - 9 janvier 2015
  11. Bonjour Sabrina,

    Je trouve ton article de ce jour particulièrement intéressant, pertinent et bien tombé.

    Je fuis les journaux télévisés et les grands médias depuis environ un an et je m’en porte très bien.

    J’ai été encore plus écœurée quand j’ai vu le reportage les nouveaux chiens de garde il y a 2 mois. Malheureusement, la vidéo a disparu d’internet. On se demande pourquoi…

    J’ai une très bonne amie journaliste depuis plus de 20 ans, qui est en arrêt maladie. Changement de direction et de politique et donc plus aucune liberté. Il y a eu rupture le jour où on lui a demandé de partir en reportage et de revenir avec tel constat.

    Bref, je continue de garder ma télévision éteinte.En tout cas, sache que tu as mon soutien.

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    Sandra - 9 janvier 2015
    1. Merci Sandra, cela me touche et le soutien de tous les citoyens aux journalistes libres est important 🙂