L’accouchement : un acte sexuel ?

Je fais partie de ceux qui pensent que l’accouchement, pour être réussi avec un moindre besoin d’aide extérieure, doit être un acte au plus proche des besoins de la femme, de tranquillité, d’intimité et de confiance en soi.

Accouchement naturel

Un livre écrit par une sage-femme expérimentée ouvre une autre perspective, à la fois étonnante et si évidente qu’on se sent bête de l’avoir oublié, l’accouchement est aussi un acte éminemment sexuel !

Hélène Goninet, sage-femme depuis vingt-cinq ans qui pratique en libéral après un court passage à l’hôpital, a remarqué au cours de sa carrière à quel point l’aspect sexuel de l’accouchement est occulté alors qu’il est fondamental. Comme elle l’explique dès l’introduction, les mortes en couches et les bébé morts-nés des siècles derniers ont laissé place à un “hygiénisme effréné”, les sages-femmes ont alors été reléguées au “statut d’assistantes” et le médecin accoucheur “domine [désormais] de son savoir le déroulement de la naissance”. “La science s’est installée au coeur des familles et de la relation mère-enfant.”

En observant cela à l’hôpital au début de sa carrière, Hélène explique comment elle trouvait absurde de voir un personnel médical ordonner aux femmes de se mettre dans des positions inconfortables, de ne pas écouter leur instinct en les empêchant de pousser quand elles en ont envie ou encore de multiplier des actes douloureux et souvent inutiles (césarienne, forceps, épisiotomie, etc.) par manque de temps ou de connaissances.

“La science s’est installée au coeur des familles et de la relation mère-enfant.”

Citant Hélène Vadeboncoeur, elle rappelle que “chaque fois qu’un soignant cherche à contrôler une femme en train d’accoucher par des moyens tels que force, contrainte, menace, intimidation, dénigrement, manipulation, hostilité ou geste posé sans le consentement libre et éclairé […] il y a violence” et que donc, “ce qui se déroule lors d’une naissance en milieu hospitalier [c’est] la rencontre de deux forces contraires. Celle de la femme qui vit l’évènement dans son corps et celle du corps médical qui sait mieux qu’elle ce qu’elle doit faire dans cette situation.” Confrontation dont l’auteure rappelle que la femme sort “rarement victorieuse”.

Hélène est de ces sages-femmes qui veulent que les femmes puissent se sentir fortes et victorieuses après leur accouchement. De celles qui veulent que l’accouchement redevienne un acte “habité” par les mères qui y agissent et en sont le point central et non un acte dont on les dépossède et qu’elles observent en spectatrices impuissantes, qui n’ont presque pas voix au chapitre. Des spectatrices, “pieds dans les étriers”, qui obéissent aux injonctions extérieures et à qui on donne tant de conseils que cela interfère dans le bon déroulement du processus, la relation avec leur enfant et surtout leur confiance en elles.

Que l’accouchement redevienne un acte “habité” par les mères qui y agissent et en sont le point central et non un acte dont on les dépossède et qu’elles observent en spectatrices impuissantes

violences accouchement

En trois cent pages, qui se dévorent d’une traite si le sujet vous intéresse, Hélène retrace l’histoire tragique de la confiscation du savoir féminin ancestral par la médecine moderne et explique comment, encore aujourd’hui, la France est en retard sur le sujet, comment les sages-femmes sont dénigrées et empêchées dans leur travail par les compagnies d’assurances et un système qui refuse d’entendre qu’il “existe des preuves scientifiques montrant qu’un accouchement sous l’autorité d’une sage-femme est plus sûr que l’hôpital pour une femme ne présentant pas de risques de complication“.

Grâce à de nombreux témoignages qu’elle partage avec nous, elle nous explique comment nous en sommes arrivés à un point tellement absurde que nous déconnectons totalement l’accouchement de ce qui l’a précédé et de l’organe qu’il touche principalement : le sexe. Après avoir observé des milliers de mères à l’oeuvre, elle a remarqué que, si on les laisse faire sans tabou, de nombreuses femmes trouvent un soulagement, un accompagnement et une aide dans le fait de reconnecter leur sexe avec la naissance. Intimité, présence accrue et câlins avec le futur papa, masturbation aidant à limiter les douleurs sont autant d’actes d’intimité sexuelle qui aident les mamans et dont elles sont privées sans ménagement dans nos institutions.

Nous en sommes arrivés à un point tellement absurde que nous déconnectons totalement l’accouchement de ce qui l’a précédé et de l’organe qu’il touche principalement : le sexe

Ce livre pose une question fondamentale “ce que les femmes vivent à travers l’accouchement ne pourrait-il pas avoir un impact très fort, non seulement sur leurs accouchements futurs, mais sur toute leur sexualité ?” Quand on sait aujourd’hui la violence psychologique et physique que subissent de très nombreuses femmes lors de leur accouchement (sexes coupés avec l’épisiotomie parfois réalisée systématiquement alors même que la femme la refuse, position imposée qui rend l’acte plus douloureux pour la femme mais plus confortable pour le médecin, interdiction de boire, touchers vaginaux intrusifs à répétition, etc.) on comprend que ce ne sont pas celles-là qui en ressortiront plus fortes, plus confiantes ou en ayant l’impression d’avoir été actrices de quoi que ce soit. On comprend à quel point tout cela est violent et dépossède la femme de toutes ces petites choses qui peuvent faire de la naissance un moment intime, privilégié et initiatique.

Tout cela est violent et dépossède la femme de toutes ces petites choses qui peuvent faire de la naissance un moment intime, privilégié et initiatique. 

Accouchement naturel

A lire les témoignages on comprend comment l’accouchement est un événement psychologique et délicat qui peut avoir des conséquences mystérieuses et qui ne doit donc pas devenir un lieu de violences et de violation de l’intimité :

“J’ai vécu un viol à l’âge adulte […] je peux parler de mon accouchement comme d’un “nettoyage sublime””.

“Cette expérience a été pour moi l’une de celles vécues comme une “punition” d’être une femme. Je n’ai pas compris pourquoi on en voulait autant à mon vagin. Pourquoi on l’a maltraité ainsi.”

“Exhibitionnisme subi : des personnes inconnues et nombreuses défilaient pour “voir” mon sexe alors que j’étais “forcée”, attachée […] comme un objet, comme un esclave […] comme si la blouse blanche leur donnait tous les droits et tous les pouvoirs […] j’ai été obéissante et je n’ai pas osé dire merde”

Des témoignages, de l’expérience, des chiffres et des sources concrètes et en bonus une super BD de Lucile Gomez sur l’accouchement physiologique… Bref, un livre passionnant pour toutes les femmes, leurs compagnons mais aussi pour ceux qui s’intéressent à la santé des femmes et à ce qui peut-être fait pour l’améliorer.

Femmes, battons-nous pour ne plus être dépossédées de nos accouchements, pour que les maisons de naissance se multiplient et non qu’on les regarde avec circonspection alors qu’elles fonctionnent merveilleussement bien ailleurs, pour que le statut des sages-femmes soit reconnu à sa juste valeur, pour que la naissance ne soit pas un triste moment mais un moment que nous vivons pleinement et qui nous apporte ce qu’il doit nous apporter ! (les hommes sont invités à nous rejoindre pour agir 🙂 )

Accouchement maison

 
 
 

L’enfantement, entre puissance, violence et jouissance. Une dimension méconnue de la sexualité féminine d’Hélène Goninet aux éditions MAMA, vingt euros.

NB : pour aller plus loin, vous pouvez également lire gratuitement en ligne mon article paru en décembre 2014  sur les violences gynécologiques et médicales faites aux femmes : La médecine est-elle violente envers les femmes ?

Journaliste indépendante et animatrice à Radio France, je vous informe sans concession !

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Commentaires (14)

  1. Merci pour cet article.
    Je pense que tu es dans le juste ! J’ai une amie sage-femme, formée en Allemagne, où la conception de l’accouchement est complètement différente et beaucoup plus naturelle … Elle me dit souvent qu’elle ne veut pas travailler en France ! Parce qu’ici, l’accouchement est bafoué et que les femmes souffrent. Et aussi qu’elle ne peut pas travailler comme elle le souhaite en libéral, parce que la loi française est contre ses méthodes.

    Il y a quelques temps, je sous tombée sur une vidéo. Une femme nous parlait de son accouchement et de l’importance que la masturbation avait eu lors de celui-ci. Elle racontait que naturellement, pour se soulager, sa main avait glissé entre ses cuisses et s’était posée sur son clitoris. Elle a laissé l’instinct prendre le dessus et l’orgasme la soulageait complètement ! Il aidait à sa détente et de fil en aiguille, aidait l’enfant à descendre .. C’était absolument passionnant ! Et tellement évident, quand on y pense …

    On dit que le clitoris est le seul organe du corps fait uniquement pour le plaisir … Les hommes ne détiennent pas d’équivalent. Et bien je n’en suis pas si sûre. A mon avis, le clitoris a aussi une autre fonction précise que le plaisir, c’est seulement qu’on l’a oublié … !

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    Rozie & Colibri - 2 mars 2017
    1. C’est exactement ce qui est dit dans ce livre et oui, nous avons un retard énorme en France, comme pour beaucoup d’autres sujets du domaine médical. Quel dommage quand on voit les souffrances que cela engendre quotidiennement et qui pourraient être évitées.

  2. Tant de vérité dans cet article. Rattacher la sexualité à l’accouchement, c’est peut-être y remettre un peu de spiritualité qui fait tant défaut en général. Si la jouissance était la manifestation physique d’une connexion à une autre dimension, un passage vers quelque chose de supérieur, il ne serait pas illogique qu’elle intervienne non seulement au moment ou deux êtres expérimentent l’unité en faisant l’amour, mais aussi au moment ou de l’unité surgit un nouvel être. Vivement qu’on puisse s’occuper de ces aspects et de toute la période cruciale de la maternité.

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    Fabien - 2 mars 2017
    1. Oui, vivement, personnellement je suis convaincue qu’il faut développer un maximum les maisons de naissance afin que les femmes passent doucement du tout-hôpital à autre chose mais en douceur, histoire de profiter des avantages de la “maison” en les cumulant avec ceux de la médecine moderne si besoin. Nous sommes extrêmement en retard en France sur le sujet et c’est inadmissible, de même que refuser de permettre aux sages-femmes libérales qui accouchent à domicile de les assurer. Encore une fois, comme je le disais à Bernard, même si nous ne croyons plus en la politique, cela peut passer par des choix de vote… M’enfin, comme dirait Lagaffe 🙂

      1. Malheureusement, on est loin du compte sur le terrain de la politique. Militer pour plus de liberté de choix des parents (à commencer par la femme enceinte bien sûr) ou la liberté du lieu de naissance et du choix des accompagnants, avec une désescalade de la médicalisation, c’est pour les détracteurs un retour au passé, ou encore une glorification de la douleur… L’amalgame est immédiat avec des groupes religieux, anti-IVG ou anti-progrès. N’oublions pas que la péridurale a joué un rôle emblématique dans l’émancipation des femmes puisqu’elle les libère de l’accouchement douloureux et donc de la malédiction biblique !

        Cet amalgame est aussi entretenu par ce qu’on voit aux USA : de nombreuses femmes qui accouchent à domicile appartiennent à des milieux conservateurs (pro-Trump etc.). Quant aux sages-femmes qui les accompagnent, la majorité sont anti-IVG. Le religieux est omniprésent.

        Seule candidate à la présidentielle française qui adhère à cette vision : Charlotte Marchandise, élue à la primaire “citoyenne” et co-présidente de l’association de Doulas de France. Elle pourrait rappeler qu’il y a 10 ans son association était en point de mire de la Miviludes (anti-sectes) ! Mais là encore il y en a qui tiennent le bâton pour se faire battre car de nombreuses militantes sont porteuses d’un “package” écolo imprégné de croyances new-age et de défiance envers toute institution.

        On a donc beaucoup de difficultés dans une laïque Europe à faire la jonction entre la lutte pour les droits des parents et femmes enceintes et le courant féministe en général – pour autant qu’il existe un courant unitaire. Le concept de “violences obstétricales” permettra peut-être une convergence des visions.

        Comprenons bien que la “liberté de choix” au sens du CIANE (http://ciane.net) est autant celui de refuser la péridurale et d’allaiter au sein, que celui d’exiger une péridurale (c’est le cas aux Pays-Bas) et de refuser d’allaiter. Tant que ce choix est éclairé par une information loyale sur les bénéfices-risques de chaque option…

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        Bernard Bel - 2 mars 2017
        1. Tu décris et analyse merveilleusemet la situation…

        2. Notre Collectif (Ciane) est en train d’approcher cette nouvelle association très efficace : http://fondationdesfemmes.org/nos-actions/une-force-juridique/

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          Bernard Bel - 2 mars 2017
          1. Je ne savais pas que tu en faisais partie 🙂

            Sabrina Debusquat - 2 mars 2017
          2. Le Ciane est issu d’une discussion à bâtons rompus que j’avais eue avec Gilles Gaebel en 2004. Gilles, qui professionnellement était un spécialiste de la qualité alimentaire, avait fondé l’Aviam (aide aux victimes d’accidents médicaux) et voulait créer une branche du CISS qui gèrerait les dossiers de périnatalité. Je lui avais dit que ça me paraissait impossible vue l’hétérogénéité du milieu associatif. Il s’était obstiné et avait réussi… 😉 Le décollage était très difficile et l’équipe souffre d’être trop peu nombreuse. On cherche d’urgence des volontaires !

            Bernard Bel - 3 mars 2017
          3. Message passé !

            Sabrina Debusquat - 3 mars 2017
  3. J’ai fait un court séjour dans un hôpital récemment pour un problème qui nécessitait une hospitalisation et qui a été techniquement très bien géré. Et pourtant j’ai pu mesurer le degré d’infantilisation du patient, face à des médecins et autres soignants qui ont le sourire et ne vous veulent “que du bien” – mais seulement le “bien” selon leur conception.

    C’est là que je me suis rendu compte comment ça peut devenir atroce pour une femme en train d’accoucher. D’abord parce que l’hospitalisation ne serait pas nécessaire dans la majorité des cas (mais la peur est bien ancrée dans notre culture), et aussi parce que, physiologiquement, c’est pleinement un acte sexuel. Je ne l’écris pas sans expérience vu que j’ai vécu la naissance non-assistée de notre fils il y a 37 ans (http://portail.naissance.asso.fr/recits/sauvage/sauvage-fr.htm) et d’autres naissances dans la même liberté… On a des témoignages d’orgasmes pendant le réflexe d’éjection.

    Je vois la “préparation à l’accouchement”, telle que l’envisagent des professionnels de santé, un peu comme la “préparation au mariage” des jeunes filles au 19e siècle, quand la mère leur expliquait comment se détendre pour souffrir le moins possible pendant la nuit de noces.

    On parle beaucoup de “violence obstétricale” ces derniers temps, un terme importé d’outre-Atlantique. Il y a une bonne intention dans cette importation, celle de reconnaître la souffrance infligée aux parturientes par des protocoles inadaptés. En même temps je le trouve aussi maladroit que le “crime contre l’humanité” utilisé par Marcon pour désigner la colonisation. Oui, il y a violence, mais cette violence n’est pas exclusivement la faute du personnel médical. C’est une violence consentie et relayée par toutes les personnes qui interfèrent dans le processus de la naissance, entre autres très souvent le père qui fait pression sur sa compagne pour qu’elle accepte avec docilité tout ce que lui proposent les “bons docteurs”. Le pire (entendu en Belgique) quand on fait tenir au père les ciseaux qui couperont le sexe de sa compagne dans le rituel de l’épisiotomie. Ça me met en rage que de tels actes aient eu lieu, et je m’efforce de croire que ce n’est plus possible aujourd’hui !

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    Bernard Bel - 1 mars 2017
    1. Salut Bernard et merci pour tes commentaires toujours intéressants 🙂
      Je crois, comme toi, que toutes ces violences s’inscrivent dans de long et vieux processus qui font qu’effectivement les femmes n’osent pas dire merde, se réapproprier ce moment. Il y a le tout-science (issus des Lumières) et qui arrive à sa limite aujourd’hui, il y a la misogynie, encore très présene, il y a la décrédibilisation et la dépossession des solidarités et du savoir populaire, tant de facteurs…
      Quelle horreur cette histoire de compagnon qui est invité à tenir les ciseaux de l’épisiotomie, je ne pensais même pas que ce soit possible (et dire que parrallèlement à des taux d’épisiotomie à plus de 40 % dans certains hôpitaux français ce sont les mêmes médecins qui viennent ensuite nous faire des campagnes contre l’excision… amer paradoxe !)
      L’envsahissement des institutions publiques par la finance est également un gros problème, cette finance qui gangrène tout processus et étrangle les salariés pour allouer toujours plus d’argent à des entreprises absurdes et toujours moins à celles qui ont le plus de sens. Encore une fois, tout ceci peut changer si les citoyens décident que ces politiques doivent changer, en un mot cela ne tient qu’à nous mais malheureusement peu y croient et nombreux vont soit voter par dépi, soit par habitude…

      PS: génial ton témoignage 🙂

    2. L’épisode des ciseaux en Belgique, si mon souvenir est exact, était que ça avait été proposé à un père qui était professionnel de santé, et donc “capable” d’accomplir cet acte. Donc ce n’était pas une pratique répandue, loin de là…

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      Bernard Bel - 2 mars 2017
      1. Ha, tu nous rassure !