Pourquoi devient-on orthorexique ? Mon témoignage sur France 5

Il y a quelques années je me suis rendue malade, physiquement et mentalement, car ma recherche d’une alimentation saine a tourné à l’obsession. Ce sujet est encore trop tabou, c’est pourquoi j’ai accepté d’en témoigner publiquement.

Sabrina Debusquat

C’est peut-être votre cas ou celui d’un proche ? Parlons-en !

Après vous en avoir parlé sur France Inter, j’y reviens plus en détail sur le plateau télé du Monde en Face sur France 5. En compagnie d’Alain Ducasse, d’une sociologue de la santé et d’une nutritionniste, Marina Carrère d’Encausse lance la discussion autour de la question “qu’est-ce que le manger sain de nos jours ?”

Je vous laisse découvrir la suite…

Manger sain : info ou intox ?

L’orthorexie est une fixette pour l’alimentation saine qui tourne… au malsain, à l’obsession, la névrose. Mélange d’angoisse face aux produits nocifs type pesticides, conservateurs, perturbateurs endocriniens, etc., l’orthorexie c’est le fait d’axer sa vie et son identité autour de la recherche d’une alimentation parfaite pour la santé. On passe beaucoup d’heures à réfléchir à ce que l’on va manger, on ne parle que de ça dans nos discussions, on ramène tout à l’alimentation et l’on a envie de crier au monde qu’il doit lui aussi s’y intéresser de plus près.

Contrairement à ce que l’on croit, les régimes alimentaires type végétarisme/lisme, crudivorisme, etc.  n’ont rien à voir avec l’orthorexie mais ils servent souvent de supports à l’obsession orthorexique. L’orthorexique, en quête de pureté alimentaire, va petit à petit s’imposer des règles alimentaires drastiques d’éviction, de cuisson et autres. Il arrive donc très souvent que l’orthorexique se tourne vers le vegétarisme/lisme, etc mais ces régimes alimentaires n’ont aucun rapport avec l’orthorexie. Pratiqués l’esprit sereins par des personnes qui n’ont pas un profil orthorexique, ils relèvent du choix personnel. On peut donc être végétalien/crudivore/frugivore ET orthorexique mais tous les végétaliens/vegans/crudivores ne sont pas orthorexiques. C’est important de le préciser.

Vous vous reconnaissez dans la description de l’orthorexie ? Vous faites partie de ceux qui ont divorcé ou gâché plusieurs mois de leur vie à cause de cette obsession alimentaire du sain ? N’hésitez pas à venir échanger en commentaire sur ce sujet trop tabou !

Pourquoi devient-on orthorexique ? Mon analyse :

En préparant ces émissions j’ai réfléchi longuement au sujet et crée quelques graphiques qui présentent mes théories. Je souhaite les partager avec vous. (NB : les propos qui suivent sont une interprétation personnelle issue de mon expérience et de mes observations/échanges avec d’autres orthorexiques, ils peuvent être imparfaits mais s’efforcent d’aborder le sujet franchement)

Orthorexie

Avec le recul, je trouve que l’orthorexie serait un peu la transformation de l’alimentation en religion. Il y a des dogmes, des rites, des fidèles, une communauté qui échange autour de cela et se retrouve. Les orthorexiques ressemblent beaucoup aux “nouveaux convertis” à une religion. Ce sont souvent les plus extrêmes, ceux qui veulent appliquer les dogmes d’une manière drastique, quitte à parfois, sans le savoir, faire n’importe quoi. C’est pour cela que, souvent, le dialogue avec les proches est difficile voire impossible. Comme en religion, l’orthorexique croit en des dogmes qu’il pense indéboulonnables, qui structurent sa vie et qu’il ne souhaite pas remettre en question.

L’orthorexie serait un peu la transformation de l’alimentation en religion. Il y a des dogmes, des rites, des fidèles, une communauté qui échange autour de cela.Orthorexie

L’orthorexique est dur à vivre car il s’inquiète pour lui mais aussi pour ses proches. Il voudrait que chacun applique comme lui l’information qu’il détient (ou croit détenir). Cela résoudrait, selon lui, beaucoup des problèmes du monde : bien-être animal, santé, écologie, etc. L’orthorexique se dit qu’il va vivre très longtemps grâce à son exemplarité alimentaire et voudrait forcément appliquer cela à ses proches, les éduquer, les prévenir, les “convertir”.

Détox, isolement social… des conséquences dangereuses :

Le parcours du jeune orthorexique commence par un fort enthousiasme : sa nouvelle religion le rend heureux et donne parfois un sens à sa vie. Il reprend un peu de contrôle sur ce monde devenu incontrôlable. Or cette nouvelle religion de l’alimentation-santé à l’extrême a tellement de chapelles (qui sont tenues par des gourous tellement déconnectés des réalités ou aux thèses alimentaires fantaisistes voire dangereuses) que l’orthorexie est devenue une religion particulière, difficile à cerner, multiple, mouvante. Cette religion a aussi ses mythes, comme celui de la détoxination, qui justifient d’endurer toutes les souffrances dues au “parcours religieux”.

Cette religion a aussi ses mythes, comme celui de la détoxination, qui justifient d’endurer toutes les souffrances.

L’orthorexique, dans sa quête de “pureté alimentaire” se retrouve rapidement avec à peine quelques aliments à manger.Conséquences : il peut souffrir de carences, fatigue, perte de cheveux importante, problèmes dentaires, amaigrissement… Il va s’entendre dire par de nombreuses “chapelles alimentaires” que c’est la “détoxination”, que son corps évacue le résultat d’une vie d’alimentation industrielle. Or c’est totalement faux. Le corps se nettoie de lui-même en permanence et perdre ses cheveux, s’amaigrir dangereusement ou avoir des problèmes dentaires/dermatologiques ne sont pas des signes de détoxination mais de malnutrition, de carences. Emporté par le discours de quelques gourous alimentaires du web, le nouveau converti va commencer à questionner et se laisser convaincre que cet enfer corporel n’est que passager, qu’une sorte de nirvana corporel l’attend s’il parvient à passer ce cap. Cela peut durer des mois jusqu’à ce que le nouveau converti soit sombre, soit commence à se dire qu’il fait fausse route (et à se diriger vers une nouvelle chapelle ou vers la fin de l’orthorexie).

Emporté par le discours de quelques gourous alimentaires du web, le nouveau converti va commencer à questionner et se laisser convaincre que cet enfer corporel n’est que passager, qu’une sorte de nirvana corporel l’attend s’il parvient à passer ce cap.

Sentiment de puissance, communauté… pas toujours facile d’ouvrir les yeux :

L’orthorexie est, selon moi, renforcée par plusieurs phénomènes :

Orthorexie

* Mécanisme humain de renforcement de la décision : les sociologues expliquent que, quand un être humain s’engage publiquement (ou devant témoin) dans une voie, il a tendance à y persévérer même s’il se rend compte finalement que cela ne lui convient pas ou qu’il se trompe carrément. Si l’orthorexique sermonne durant des mois son entourage, qu’il façonne son quotidien essentiellement autour de sa nouvelle alimentation (achat d’équipement, nouvelles activités, engagement dans des groupes sociaux, changement de lieux fréquentés) et s’il s’engage en plus devant ses proches (en mettant en avant ses hautes qualités morales à le faire), il aura beaucoup de mal à revenir en arrière, par fierté.

Si l’orthorexique sermonne durant des mois son entourage, façonne son quotidien autour de sa nouvelle alimentation (achat d’équipement, nouvelles activités, engagement dans des groupes sociaux), il aura beaucoup de mal à revenir en arrière par fierté.

Des peurs toutefois bien légitimes :

Ceci dit, il faut comprendre que les racines profondes de l’orthorexie proviennent de peurs et de prises de conscience qui sont, à la base, tout à fait légitimes :

  • Il y a une difficulté réelle aujourd’hui à “bien manger”. Pour échapper aux cancérigènes et autres produits nocifs invisibles, la lecture attentive des étiquettes devient une obsession que certains poussent jusqu’à l’orthorexie. L’existence de pathogènes et cancérigènes invisibles et la prise de conscience de l’impossibilité de fier sa santé alimentaire aux hypermarchés constituent des angoisses légitimes. L’envie de se protéger contre ces ennemis alimentaires inodores et incolores entraîne une réaction radicale pour être sûr de s’en préserver.
  • L’urgence écologique et l’urgence face au mal-être des animaux industrialisés génèrent un sentiment d’impuissance et d’horreur réels et intenses. L’orthorexique se dit que le monde est fou. Il hurle comme il peut pour que ceux autour de lui aient la même prise de conscience. Le consommateur passif de ces dernières années devient un consommateur actif. Prendre soin de son alimentation c’est aussi en quelque sorte pour beaucoup d’urbains, se reconnecter à la nature.
  • L’orthorexique part souvent d’une bonne volonté, d’une envie de bien faire (manger sain, respecter les animaux) mais se laisse dépasser par son angoisse. Son alimentation et l’organisation de cette dernière prennent le pas sur tout le reste de sa vie. Son identité n’est quasiment plus qu’exclusivement vue et revendiquée à travers/par et pour l’alimentation telle qu’il la prône.

L’envie de se protéger contre ces ennemis alimentaires inodores et incolores entraîne une réaction radicale pour être sûr de s’en préserver.Orthorexie

Pour en finir avec l’orthorexie :

Voici quelques humbles conseils que je donne à tous ceux qui pensent être orthorexiques :

  • Il faut savoir qu’il y a toujours une sorte d’euphorie physique et mentale durant les premières semaines d’un changement alimentaire, quel qu’il soit. Le corps, quand on change son alimentation, induit de nouvelles réactions, notamment hormonales, qui ne durent que le temps de la transition. Pour savoir si un régime alimentaire convient il faut donc l’avoir adopté sur la durée. C’est pour ça que très souvent l’orthorexique ne le reste en moyenne que quelques mois (moins d’une année).
  • Chaque corps réagit différemment. Hommes/femmes, d’origines géographiques diverses (cf. atavisme) : personne n’a la même réaction à un régime alimentaire. Certains qui vont mieux sécréter telle ou telle hormone peuvent mettre plus longtemps avant de s’apercevoir de carences, d’autres le sentent très rapidement.
  • La santé globale passe par le physique ET le mental. Or la fixette orthorexique bride le mental, oublie le plaisir, fait passer l’utile avant, refuse toute concession, toute souplesse. Oublier la moitié de ce par quoi passe la santé est totalement contre-productif.

Vouloir manger sain va toujours entraîner une période d’apprentissage de nouvelles habitudes qui peut être difficile à passer mais, entre la voie du découragement et celle de l’obsession orthorexique il y a une voie du juste milieu.Orthorexie

Conclusion : vouloir manger sain va toujours entraîner une période d’apprentissage de nouvelles habitudes qui peut être difficile à passer mais, entre la voie du découragement et celle de l’obsession orthorexique il y a une voie du juste milieu.
L’idéal reste donc (pour ne pas faire de concession à sa santé ni à sa préoccupation envers l’environnement) d’appliquer trois principes très simples :

  1. Manger bio le plus possible (pour éviter le maximum de pesticides).
  2. Manger brut et cuisiner soi-même (pour éviter la pollution des emballages, les additifs, colorants et produits chimiques ajoutés).
  3. Manger local (parce que le bio français est de meilleure qualité et pour éviter l’impact écologique).
  4. Enfin, écoutez-vous avant d’écouter les autres ! La vérité est qu’en dehors de quelques règles de bon sens connues depuis des millénaires, chacun doit trouver par lui-même l’alimentation qui lui convient, tant au niveau plaisir qu’au niveau santé. C’est dur mais cela vous évitera de perdre des mois à errer de chapelle alimentaire en chapelle alimentaire, des conflits avec vos proches et une énergie dépensée inutilement.

Et vous, pourquoi croyez-vous que l’on devient orthorexique ?

Journaliste indépendante et animatrice à Radio France, je vous informe sans concession !

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Commentaires (8)

  1. Sujet très intéressant ! Je pense m’être rendue un peu plus malade il y a quelques années à écouter Les conseils “sains” de manger moins de protéines animales, mais qui vous dit d’aller vérifier avant que vous ne manquez pas entre autre de B12 (même si vous n’avez pas l’intention de devenir végéta*ien, j’étais très certainement déjà carencée mais ne l’ai appris que beaucoup plus tard) ? quand je me suis rendue compte qu’éviter certains aliments (“gluten”, produits laitiers) me résolvait des soucis de santé je suis sans doute passée par un peu d’orthorexie mais j’essaye de continuer à chercher à comprendre. Je suis persuadée que l’alimentation est importante, que la santé en dépends beaucoup mais que c’est beaucoup plus compliqué que juste éliminer tel ou tel truc. Aujourd’hui ma santé me semble meilleure sur un certain nombre de points, mais lorsque j’ai des symptômes négatifs je ne les prends pas pour de la détox même si je n’ai pas forcément d’explication immédiate à mon problème.
    Il y a effectivement un sentiment de supériorité dans ce type de problème. Je crois que l’envie de croire que l’on peut “purifier” son corps, repartir à 0, séduit énormément, bizarrement les gens acceptent facilement que cela passe par de la “souffrance” (symptômes négatifs). Quand on fait partie de ces communautés j’ai l’impression qu’il faut soit avoir besoin d’être conforté dans ses choix par des personnes de “pouvoir”, ou être à la recherche de pouvoir justement… des restes de nos éducations ?…

    Les dégâts d’une alimentation seront beaucoup plus visibles sur des bébés/enfants, que sur les adultes déjà formés. Comme vous le dites nous avons également tous des sensibilités particulières/réserves qui vont faire que nous n’aurons pas les mêmes soucis avec la même alimentation, il est bien compliqué de trouver lesquelles mais ce sont des recherches intéressantes.

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    MystEre - 6 juin 2017
  2. Bonjour Sabrina,

    Brillante analyse, j’allais dire une fois de plus…
    Tu décortiques parfaitement les aspects psychologiques et sociaux du problème et tes connaissances en bien-être complètent parfaitement ton analyse globale qui devrait en aider plus d’un, je l’espère.
    La détoxination “violente” est en effet réservée à des cas extrêmes mais ceci dit, elle est nécessaire et naturelle comme tu le précises très bien.
    Or, si l’orthorexique en fait une obsession, force est de constater qu’une partie de la population ne connaît pas ce phénomène à la source de très nombreux maux.
    La détoxination naturelle est très rapidement entravée par de mauvaises habitudes alimentaires, avec des conséquences fâcheuses.
    Il n’y a donc pas lieu de devenir orthorexique ni d’abandonner tout plaisir, mais appliquer tes conseils judicieux et revoir ses rythmes alimentaires est néanmoins capital.

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    Fabien - 3 juin 2017
    1. Merci Fabien, j’ai vraiment essayé d’en parler sans tabou pour que cela parle à ceux qui seraient concernés et c’est bien là la problématique de l’orthorexie : il faut vraiment mieux nous préocupper d enotre alimentation, cela passe parfois par des périodes ardues pour “intégrer” des connaissances et il ne faut pas pour autant en faire une fixette malsaine : équilibre parfois dur à trouver !

      Merci pour ta bienveillance, hâte que tu lises le livre sur la pilule 🙂

      1. Hâte aussi de lire et de contribuer à diffuser ton travail sur ce poison légal qu’il est encore plus difficile de dénoncer lorsqu’on est un homme.

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        fabien - 3 juin 2017
  3. Magnifique cet article… Tu as SU mettre les mots sur une petite dizaine d’années de ma vie… Je n’avais jamais réussi à comprendre vraiment pourquoi et comment j’en étais arrivée à cela, et eN plus A “recidiver”…
    Je pense que j’ai pu m’en débarrasser il y A à peu près deux ans, en devenant végétarienne. Même si c’est parfois un peu compliqué, cela m’à reappris à manger équilibré, differemment, et c’est Enfin une alimentation qui me rend heureuse et me correspond.
    Continue a témoigner, à passer ce message a toutes les oreilles, pour que jamais cela n’arrive aux autres. Merci <3

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    Marie - 28 mai 2017
    1. Ho merci Marie, j’y ai mis mes tripes et me suis entourée de précautions pour que l’on ne me tombe pas dessus à bras raccourcis. Je suis vraiment très heureuse si cela peut en aider d’autres, je crois que c’est vraiment un tabou stupide que de ne pas oser dire “oui, j’ai été trop loin à un moment et non, vouloir à tout prix manger sain n’emmène pas que des bonnes choses”. D’ailleurs, on sent encore mon émotion quand j’en parle alors que c’était il y a des années (ça m’a moi-même surprise).

      J’ai aussi particulièrement apprécié également le tact de Marina qui a su me faire trouver les mots 🙂

      Quel a été le déclic chez toi ? Que penses-tu de mon “analyse” des causes de l’orthorexie ? Ca te parle ? Tu as toi aussi observé ça ?

      1. Oui, c’est COMPLÈTEMENT tabou, du moins chez moi. Je n’en parle que très très très rarement et aux personnes très proches. Les MÉDECINS ont A chaque fois parlé d’anorexie, mais je n’ai jamais voulu en entendre parler car je mangeais (en petites quantités certes mais je MANGEAIS).
        Ton analyse est tout à fait juste, elle m’a permis de comprendre un peu mieux ce qui m’est arrivé. Je pense que c’était ma façon à moi de faire ma crise d’ado, tout en restant “parfaite”, et même “mieux que les autres” car capable de “bien manger”…
        Bonne journée à toi

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        Marie - 29 mai 2017
        1. Finalement ça relève un peu des troubles type anorexie même si c’est encore diférent. Je pense justement que c’est une “crise” qui doit nous permettre de travailler sur nous et donc c’est très profond finalement et nous pouvons en tirer de très grands bienfaits si nous parvenons à dépasser la crise 🙂