Critiquer le système quand on en est un produit

Sur France Inter, comme partout ailleurs, on assiste parfois à des moments de grâce intellectuels. On est ceuilli, comme ça, de bon matin…

Intellectuels système

Je vous laisse juger si l’émission Boomerang d’Augustin Trapenard, ce matin, en compagnie de Geoffroy de Lagasnerie en était un…

Retranscription…


Augustin Trapenard : Je pense évidemment à cette tribune que vous avez publiée dans Libération en août dernier qui avait fait réagir Manuel Valls qui vous avait reproché votre vision d’intellectuel de gauche trop binaire et déterministe. Qu’est-ce que cela vous inspire ?


Geoffroy de Lagasnerie : Ben, ce que ça m’inspire c’est que Manuel Valls n’est pas quelqu’un de gauche. C’est-à-dire que c’est quelqu’un qui n’est pas capable de comprendre les causes de la violence et de prendre en compte le fait que réagir au terrorisme ça n’est pas réagir aux effets de la violence social en mettant plus de police, plus de sécurité, la loi renseignement et en défaisant les protections constitutionnelles et contre l’arbitraire de la police mais c’est au contraire agir sur les phénomènes qui produisent de l’insurrection contre la société et donc agir pour une école plus démocratique et plus ouverte, agir sur une culture plus démocratique et plus ouverte, agir sur moins de ségrégation scolaire, moins de ségrégation spatiale, moins d’arbitraire policier. De ce point de vue là il manipule les mots, c’est-à-dire qu’il fait croire qu’il mène une politique sécuritaire mais, comme nous le disions dans cet article, la sécurité c’est la sécurité sociale. Ça n’est pas la police. Si vous voulez un État avec beaucoup de sécurité il faut investir dans la sécurité  sociale.

Etre de gauche c’est agir sur les causes qui produisent les effets

Moi j’avais été très frappé par le discours de François Hollande juste après les attentats où il avait déclaré l’ « état d’urgence » et moi j’avais dit « être de gauche c’est déclarer un état d’urgence sociale, c’est investir massivement dans ce type de problématique là et pas réagir au monde social seulement du point de vue de ces effets mais agir sur les causes qui produisent les effets”.


Augustin Trapenard : Cette réponse pose deux questions en réalité : qu’est-ce que ça veut dire être de gauche, vous y avez partiellement répondu, et ensuite qu’est-ce que ça veut dire être un intellectuel de gauche (puisque c’est comme ça que vous vous définissez) ?


Geoffroy de Lagasnerie : Oui ben je pense qu’on ne peut être intellectuel que si on est de gauche. Je pense que la pensée a un rapport avec la gauche et qu’il n’y a pas d’intellectuel de droite. La gauche et la droite ça s’oppose du point de vue de la vérité et de la fausseté. Etre de gauche c’est dire la vérité, c’est affronter le monde dans sa violence, c’est affronter le monde  dans sa méchanceté, dans sa « mauvaiseté » si l’on peut dire et à partir de ce moment-là produire des analyses pour que l’on puisse le transformer.

On ne peut être intellectuel que si on est de gauche […] être de gauche […] c’est affronter le monde dans sa violence […] à partir de ce moment-là produire des analyses pour que l’on puisse le transformer.


Augustin Trapenard : Y’a jamais eu d’intellectuels de droite ?


Geoffroy de Lagasnerie : Ben … moi j’ai été  très formé par un essai que j’adore de Simone de Beauvoir qui s’appelle La pensée de droite aujourd’hui qui a été publié dans les années soixante où elle s’en prend à l’ensemble des essayistes qui incarnent la pensée de droite selon elle aujourd’hui et contre lesquels elle essaye de réagir : leur mode de pensée, leur discours, leurs catégories d’analyses… Or, lorsque vous lisez son essai, tous les noms qu’elle cite on les a complètement oubliés.

La droite étant toujours la réaction et les pulsions spontanées par rapport à l’ordre social, disparaît avec le tempsGeoffroy de Lagasnerie

Ce sont des gens qui sont inconnus qui ne sont pas lus, pas utilisés. Alors qu’au contraire on se souvient de Duras, de Beauvoir, de Sartre, de Foucault, de Bourdieu et donc la droite étant toujours la réaction et les pulsions spontanées par rapport à l’ordre social, disparaît avec le temps alors que la gauche c’est l’histoire, c’est l’invention, c’est l’autonomie. Et donc il n’y a d’intellectuel, c’est-à-dire d’invention intellectuelle que du côté de la gauche.


Augustin Trapenard : Ce qui est intéressant c’est que vous n’hésitez pas à faire de l’engagement, non pas la mission de l’intellectuel mais une donnée intrinsèque de son travail. En quoi, pour vous, le travail de l’intellectuel, c’est toujours, qu’il le veuille ou non, synonyme d’engagement politique ? Et surtout c’est quoi l’engagement précisément ?


Geoffroy de Lagasnerie :  En effet c’est la question un peu centrale de mon livre pour essayer de transformer les perceptions. Moi je crois profondément que, d’abord, la donnée première c’est que l’on n’est jamais obligé de s’engager, on a été jeté au monde arbitrairement à un moment donné, on n’a pas choisi notre date de naissance, on n’a pas choisi notre lieu de naissance et donc on a le droit d’avoir une certaine forme d’inertie. Par contre, dès qu’on se met à produire des idées, ou plus largement de la culture (car je pense que les problèmes qui se posent à l’intellectuel, à l’artiste, au dramaturge, à l’écrivain sont les mêmes), alors on s’engage, alors on rentre dans une activité qui produit des discours, qui produit des représentations, qui contribue à façonner le monde.

Dès qu’on se met à produire des idées […] alors on rentre dans une activité qui produit […] des représentations, qui contribue à façonner le monde.

Donc écrire c’est s’engager, écrire c’est être pris dans une activité d’engagement. Donc il n’y a pas d’écriture qui puisse revendiquer ne forme de désengagement […] L’acte premier de toute décision d’écrire est une décision d’engagement, décisions d’affronter le monde, de se confronter par rapport au monde et que, à partir de ce moment-là, il faut définir l’ensemble des idéologies de la pureté, du formalisme, de l’art pour l’art comme de l’engagement contre l’engagement, comme du désengagement. Donc, j’essaie de dire qu’en fait il ne faut pas qualifier les intellectuels comme moi d’ « engagés », il faut dire ce sont les intellectuels authentiques et à ça s’opposent les désengagés, ceux qui s’opposent, se battent contre une pensée émancipatrice.

[…]

Il ne faut pas qualifier les intellectuels comme moi d’ « engagés », il faut dire ce sont les intellectuels authentiques et à ça s’opposent les désengagés, ceux qui se battent contre une pensée émancipatrice.


Augustin Trapenard : Comment critiquer le système quand on en est un produit ?


Geoffroy de Lagasnerie : C’est quelque chose qui peut choquer mais c’est quelque chose qui est vrai. La révolution vient pratiquement toujours du centre, c’est-à-dire que ce sont souvent les intellectuels et les artistes consacrés (c’est souvent la même chose) qui, parce qu’ils n’ont plus rien à prouver au système sont capables de se libérer du système et donc de le mettre radicalement en question. Alors que, souvent, les exclus ont tendance à vouloir s’intégrer, ou mimer, le système et, par conséquent, sont souvent moins subversifs, si on veut, que les gens qui sont au centre.”

La révolution vient pratiquement toujours [des intellectuels consacrés] qui, parce qu’ils n’ont plus rien à prouver au système sont capables de s’en libérer et donc de le mettre radicalement en question.


Augustin Trapenard : J’ai l’impression, en vous écoutant et en écoutant les philosophes et intellectuels que vous citez, que c’est comme si la parole des intellectuels avait été entendue, qu’elle avait été prise en compte, qu’elle avait été effective. Mais, entre nous, l’a-t-elle jamais vraiment été ? On parle toujours de cette parole comme si on l’avait perdue. Mais, est-ce que les Foucault, Deleuze, Bourdieu n’étaient pas confrontés eux aussi, sans cesse, à l’impuissance de faire changer les choses, d’agir sur les structures du pouvoir ?


Geoffroy de Lagasnerie : Moi je crois très profondément à la puissance de la pensée. Je crois qu’il y a une temporalité de la pensée, je crois qu’il y a une influence très profonde des concepts sur le monde. Mais je crois que le sentiment d’impuissance est lié au fait qu’il y a un temps politique et qu’il y a beaucoup de temps pour qu’une œuvre produise des effets.

Je crois que le sentiment d’impuissance est lié au fait qu’il y a un temps politique et qu’il y a beaucoup de temps pour qu’une œuvre produise des effets.
Geoffroy de Lagasnerie

Parce que quand vous intervenez, quand vous écrivez une œuvre aujourd’hui, effectivement les individus qui composent le champ politique eux ont été produits dans un état antérieur du champ. Souvent il y a vingt ans, souvent il y a trente ans.


Augustin Trapenard : C’est-à-dire que Bourdieu existe aujourd’hui ?


Geoffroy de Lagasnerie : Exactement, moi ma théorie c’est que l’on existera « aujourd’hui » dans vingt ans, l’on existera « aujourd’hui » dans trente ans. Les livres  que je produis aujourd’hui ils sont lus, ils sont manipulés par des gens […] qui dans vingt ans, dans trente ans, pourront activer les dispositifs que ces lires invitent à mettre en place. Et alors nous vivrons « aujourd’hui » dans trente ans et c’est cet écart entre le moment de la pensée et le moment de l’effet qui nous fait croire en permanence que nous sommes impuissants politiquement.

Cet écart entre le moment de la pensée et le moment de l’effet qui nous fait croire en permanence que nous sommes impuissants politiquement…


Je nuancerai personnellement certains propos de Lagasnerie car je pense que l’on peut “penser” peu importe son bord politique (quel est le sens profond, pour certains, de l’appartenance politique si ce n’est une habitude héritée ?) mais je tenais à partager cela avec vous car sa pensée est particulièrement intéressante, sans concession et faisant preuve d’une certaine prise de hauteur. La dernière phrase que je souligne est, notamment, à mon sens, brillante. Elle donne de l’espoir à tous ceux, qui, comme moi aujourd’hui, produisent un travail intellectuel pour agir sur la société.

J’aimerais également signifier par là, à tous ceux qui “complexeraient” d’être issus d’une classe sociale favorisée que vous ne devez pas avoir honte de vouloir agir sur notre société bien que vous soyez favorisés par elle. Comme l’explique Geoffroy, très justement à mon sens, ce sont paradoxalement quasi uniquement les favorisés qui ont l’opportunité et le loisir de s’affranchir du système pour le remettre en question… j’ajouterai “les favorisés qui savent écouter les défavorisés et qui, de par leur position, peuvent se rendre compte de l’injustice, ceux qui auront le courage d’utiliser leur position favorisée pour aider l’autre à accéder à une parole qui lui est en temps normal déniée”. L’indignation et les convictions n’ont pas de rang social, seul le cœur guide en la matière… et d’autres aussi parfois comme l’ego, l’idéologisme ou l’interventionnisme mais restons sur cette note positive car personne ne demande à l’humain d’être la perfection incarnée.

Quoiqu’il en soit, merci à toi Augustin pour ces si beaux moments chaque matin 🙂


Réécouter l’émission en entier : Boomerang, de l’esprit avec de Lagasnerie !

Penser dans un monde mauvais, le livre à paraître chez PUF de Geoffroy de Lagasnerie.

Journaliste indépendante et animatrice à Radio France, je vous informe sans concession !

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Commentaires (5)

  1. A nouveau, article très intéressant, et rassurant à la fois
    Merci !

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    Anne-Sophie - 11 janvier 2017
    1. Ca m’a surtout touché personnellement et je ne sais pas, à chaque fois, si ce sera le cas pour vous mais merci Anne-Sophie 🙂

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      Sabrina Debusquat - 11 janvier 2017
  2. J’ai apprécié une fois de plus l’auteur que tu nous présentes dont le discours ne manque pas d’intérêt et d’originalité, chose plutôt rare par les temps qui courent. Son livre (abordable en plus, 12 €) est donc en commande chez ma libraire préférée (parce que c’est important de faire travailler les petits commerces !). Merci donc pour tes pistes de réflexion toujours judicieuses.

    Comme toi, je ne trouve pas utile de continuer à traîner cette vieille cassure droite/gauche, la pensée utile et bienveillante est partout chez elle dès qu’elle émane du cœur. Ceci dit, je comprends qu’il s’y réfère pour distinguer la pensée qui vise l’innovation sociale traditionnellement de gauche (par idéologie ou nécessité), de celle conservatrice plus chère aux intérêts des classes aisées majoritairement de droite. C’est un peu caricatural mais ça s’entend et permet de poser une base à la discussion.

    Le plus important je crois, c’est qu’il vise juste quand il analyse que face à une certaine violence qui n’est qu’une conséquence, beaucoup se trompent de cause, ou plutôt s’arrêtent à la cause première apparente et simpliste, sans remonter à la racine : la misère sociale, qui ne se traite pas à coups d’état policier. J’allais dire que lui-même aurait pu descendre encore plus en amont dans les causes de cette insécurité sociale, mais il le fait finalement en évoquant la piste de l’éducation par exemple. Peut-être trouverai-je dans son livre la dimension de pauvreté spirituelle et éthique rarement mise en avant alors qu’elle est commune à mon avis à de nombreuses problématiques.

    Un monde meilleur où la compréhension de l’unité domine, un monde responsable, pacifié, respectueux, non égocentrique ne se décrète pas à droite ni ne se rêve à gauche, il se construit individuellement, puis collectivement jusqu’à couler de source et tout emporter sur son passage, et donc souvent avec un décalage temporel comme il le souligne car le plateau d’une balance attend le contrepoids suffisant pour basculer mais on sait que toute idée vient en son temps. Chaque personne qui se lance dans un projet quelconque est en effet dans un type d’engagement (et de responsabilité !), y compris l’éternel indécis qui s’engage du coup pour l’immobilisme quoi qu’il en dise.

    Enfin, son argument que des personnes intégrées, ayant même « réussi » (ce qui est très subjectif mais bon), sont souvent les plus aptes à voir les défaillances du système, les comprendre, s’en dégager et proposer sans honte des voies de changement, tout cela est assez sensé, sans en faire une généralité bien sûr. N’est pas rebelle qui veut, il est utile de savoir manœuvrer et composer avec ce qui est en place pour être efficace, juste, sans amalgame et non violent. Toute autre attitude est généralement contre productive. L’engagement est donc une sorte de « luxe » dont la valeur n’est pas dans le patrimoine ou la position (qui y aident néanmoins) mais dans la sincérité.

    Intéressant et à méditer. Voilà en tout cas ce que ça m’inspire aujourd’hui pour alimenter ton article, j’espère que d’autres viendront enrichir pour emmener mes neurones encore plus loin…

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    fabien - 13 janvier 2017
    1. Toujours heureuse de partager des découvertes, l’effet de ce genre d’interview et de penseur à sur moi celui d’une gourde trouvée en plein désert 🙂

      Ce jeune homme est brillant, je serai attentive à son parcours futur. A propos de ce que tu disais, je pense au revenu universel sur lequel malgré mes nombreuses lectures, je n’arrive pas à me faire un avis. Je crois que la société n’est pas prête pour un tel changement. Le revenu universel bousculerait tout. Nous aurions le temps de penser, de choisir ce qui nous plaît et non ce que l’on doit faire par dépit, toutes les cartes seraient rebattues… Sommes-nous prêts à ça ? Je n’en ai pas l’impression malheureusement…

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      Sabrina Debusquat - 13 janvier 2017
      1. Je crois personnellement que le revenu universel (couplé à la dot jeunesse) va tranquillement devenir incontournable, comme le travail à mi-temps (ou plutôt à rythme biocompatible).
        Organisé avec intelligence, justesse et justice, il sera un second souffle pour tous, une source d’opportunités insoupçonnées, une évolution sociale majeure et une marque de maturité et de sagesse politique.
        Sommes-nous prêts ? Bonne question. Prêts à reconsidérer le rapport au travail et à l’argent, le rapport au temps également.
        Immédiatement, comme toi je n’en ai pas l’impression, mais dans quelques années, outre le fait que ce revenu est la moindre des choses dans un contrat social digne de ce nom, il ne restera probablement que cela pour éviter l’implosion de notre modèle socio-économique.
        Ce n’est pas un hasard si l’idée (ancienne et longtemps ridiculisée) fait désormais son chemin, une façon de jauger et préparer les différentes sensibilités probablement.
        Coincé par la neige, je papote beaucoup je sais !
        Je te souhaite encore plein de gourdes au bord de ton chemin en plein désert, et peut-être une oasis ou deux…

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        fabien - 13 janvier 2017